Juillet 1998
Toute cette année, je n'ai pas été bien, sans doute est-ce du en partie avec la correspondance échangée entre Grégory. En tout cas, ça m'a motivé pour trouver des subventions pour payer un autre
séjour de deux mois à Okinawa.
J'arrive à Okinawa, à l'arrivée je retrouve Greg, accompagné par son sensei : Taketomi Isamu sensei, 7° dan Uechi-ryû.
Taketomi sensei : 1m50 de haut, presqu'autant en largeur et en profondeur, des avant-bras de la taille de mes cuisses et d'une gentillesse infinie. Mais plus tard, je découvrirais qu'à
l'entraînement c'est plus moment de rigoler…C'est par le shôrin-ryû qu'il a commencé le karate, sous l'égide de Miyahira Katsuya sensei, par la suite, il a suivi les cours de Shirado en
Uechi-ryu.
Son dôjô, le Taketomi Shûbukan, tous les dôjô Uechi incluent le mot "shûbukan", maison/lieu/salle de la recherche guerrière, tient plus de la salle d'entraînement de boxe (le ring en moins) que du
dôjô japonais avec parquet. Un poteau entouré de raphia dans un coin, sac de frappe et surtout, une persistante odeur de sueur et de travail. Un petit dôjô extrêmement sympathique qui incite à se
dépenser à l'entraînement!
Grégory : uchi-deshi pendant plus d'un an au Honbu-dôjô Uechi-ryû et un an au Taketomi Shûbu-kan dôjô (Uechi-ryu) de Taketomi Isamu. Pendant son séjour à Okinawa, il a combattu dans plusieurs
compétitions de jissen-karate (litt. karate de vrai combat), kyokushin-kai, maki-dôjô… Lors de ses séjours à Okinawa, il continue à s'entraîner chez Uechi Kanmei et chez Shimabukuro Haruyoshi, en
France, il s'entraîne chez Shimabukuro Yukinobu, élève de Tôyama Seikô. Shimabukuro est le représentant officiel de la famille Uechi en France.
Taketomi m'a réservé une chambre d'hôtel, mais l'inconvénient, c'est qu'il en dehors de Naha et très loin des dojo, je chercherais donc à me rapprocher de Naha, mais pour la première nuit, ça
ira.
A Naha, je trouve un logement, comme nous sommes en saison pleine, c'est difficile de trouver quelque chose à bas prix, mais j'y arrive malgré tout.
Par chance, Shimabukuro Yukinobu, le prof de Greg en France, est à Okinawa et grâce à son aide, je vais écumer les logements à Naha. Ensemble, nous allons donc à la ville. Pour me trouver une
chambre, il aura toujours la même question : "Bonjour, je suis prof de karate en France, et je cherche une chambre à bon prix pour ce Français". Nous faisons un premier hôtel, pas de place, un
deuxiéme : "Oui, nous avons." Discussions sur le prix, insistance sur le "je suis prof de karaté en France", les prix baissent (considérablement) et le petit déjeuner est compris dans le prix. Je
suis pris en sympathie par l'équipe de l'hotel et le matin, au petit déjeuner, j'ai droit à double ration.
Cette année-là, Higaonna Morio organise une démonstration en l'honneur de l'anniversaire des 105 ans de la naissance de Miyagi Chojun. Le shôdôkan est invité à faire une démonstration, de nombreux
cours seront donc basés sur le kata "seiyunchin" et ses diverses applications.
Une anecdote à ce sujet : un soir après l'entraînement je rencontre quelques membres du groupe de Bernard Cousin. Je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas réussi à leur parler en Français, je savais
qui ils étaient, mais je n'ai pu que parler anglais. Sans doute la fatigue et le fait que ce soir-là, il y avait des américains au dôjô… et comme d'habitude, j'ai du faire traducteur…
Au shôdôkan, approfondissement des kata, bunkai.
Un jour, Greg m'annonce qu'il y a une réunion d'un groupe de francophiles, nous y allons donc ensemble. Il y a plusieurs chamantes jeunes demoiselles, mais le fils de Shimabukuro Yukinobu arrive,
tout sourire et Greg et moi, on se dit : "bon, bin… c'est foutu pour nous!"
Cette réunion m'aura aussi permis de rencontrer un personnage très important pour le reste de ce séjour, M. Chinen Tokuei. Avec lui, j'ai vraiment eu l'impression d'être Daniel-san… sauf qu'il ne
pratique pas du tout le karate, ni le kobudô. Grâce à lui et sa famille, j'ai pu découvrir Okinawa comme un Okinawaïen. Monsieur Chinen, soyez remercié pour tout. Quelques années plus tard, c'est
moi qui leur servirait de guide en France.
Après mon arrivée, dès le deuxième jour, je me rends au dôjô, soit de karate, soit de kobudô. Je donne les cadeaux, je discute. Comme toutes les années où je vais seul à Okinawa, l'entraînement du
matin est consacré au hojo-undô et le soir à la technique spécifique.
Soirées extra-ordinaires en rapport avec le kobudô :

Après quasiment chaque entraînement, Kamura Kôshin, qui m'a pris en charge
pour l'entraînement m'emmène prendre un verre dans un snack (bar "accompagné").
Un soir, un Vénézuélien passait voir le cours en touriste et Kamura lui dit "tu ne vas pas être venu juste pour regarder, viens donc t'entraîner". Luis a donc fait un cours de découverte en
tee-shirt et short, lui qui n'avait jamais tenu un bâton de sa vie. Et après, nous sommes allé tous les trois au snack, et bien sur, comme d'habitude, Kamura a tout payé.
Grâce à Greg, je rencontre Hokama Tetsuhiro, le personnage est impressionnant, pas par sa carrure, mais par sa maîtrise, notamment des points "vitaux", sa vitesse, sa fluidité, rien à voir avec le
karate qu'on a l'habitude de voir. Au premier abord, on croirait du n'importe quoi, mais à bien y regarder (et à y ressentir), bah… c'est vraiment pas du n'importe quoi! Le tout supporté par une
gentillesse infinie. Son dôjô, qui, de l'extérieur ressemble à l'entrée d'un restau chinois (c'est la remarque que font tous les okinawaïen/nes), mais à l'étage, il y a son musée du karate qui
renferme des trésors. Le dôjô de Hokama est devenu une des destinations obligées de mes futurs séjours.
Lors de ma première visite, ce musée était rangé suivant ordre tout okinawaïen (selon l'expression consacrée : "joliment empilé n'importe comment"). La dernière fois que j'y suis allé, la
différence était saisissante, je me serais cru au louvre.
Dans le dôjô de Hokama, j'ai fait la connaissance d'un autre Français en poste à la Ryû-kyû daigaku, université des Ryu-kyu. Il est resté élève deux ans chez Hokama.
Le jour de mon départ, je me rends à l'aéroport, un copain français restaurateur à Okinawa vient m'y retrouver. Kamura m'avait dit "je viendrais à l'aéroport". Je l'attends donc, l'avion va partir,
pourtant il connaît l'heure et au moment où je m'apprête à embarquer, il arrive, sans se presser… Okinawa time.
Je rentre en France en passant par Tôkyô, il me faut y passer une nuit, l'hôtel à Tôkyô est trop cher, je décide donc de passer la nuit dans l'aéroport des vols internes et prendre la navette pour
l'international le lendemain matin. D'autres japonais choisissent de faire la même chose que moi, ou c'est le contraire. Des policiers passent, non pas pour nous expulser, mais pour nous demander
de remplir une "fiche d'hébergement" et je remplis et discute avec le policier, c'est son premier Français, et il trouve ça très amusant, il va même jusqu'à m'indiquer où se trouve l'embarquement
où je dois me présenter.
Retour à Paris début novembre, il fait gris et froid, le stress revient au grand galop…