CHÛZAN
Chûzan était une des trois provinces de l’île d’Okinawa, c’est celle qui devin t la province prédominante, grâce à ses dispositions géographiques. C’est aussi celle qui donna la lignée des rois
d’Okinawa.
Dans de nombreux écrits, la royauté d’Okinawa est aussi nommée royauté de Chûzan donnant à penser que ce seul royaume dirigeait tout Okinawa, les récentes recherches archéologiques ont démontré le
contraire. Ceci est dû au fait que les « historiens » d’Okinawa étaient tous issus de ce royaume de Chûzan.
La légende fait remonter la lignée à Sonton (1187-1237), descendant de l’aristocratie guerrière japonaise.
La légende de Sonton est la suivante :
…Là, le seigneur du château d’Ôzato le prit sous sa protection. Du mariage avec une de ses filles, serait né, en 1166, Sonton, futur roi de Chûzan et fondateur d’une nouvelle dynastie. Après la
naissance de son fils, Tametomo, aurait décidé de conduire une nouvelle attaque contre le clan des Taïra. Défait, il aurait effectué le seppuku avec ses hommes. Pendant ce temps, sa femme et son
fils vivaient à Urasoe, dans un endroit qui porte encore le nom de "Machi-minato", le port de l’attente. Cette époque fut pour le Japon une période de grandes turbulences. En 1186, le neveu de
Tametomo, Yoritomo, chassa les Taïra du pouvoir. Fuyant les actes de représailles, les derniers Taïra, s’exilèrent dans les montagnes ou les îles du Sud. Aujourd’hui encore, les habitants de
certaines régions de l’archipel se réclament de cette descendance.
Cette arrivée de guerriers japonais est importante pour le développement des îles. Non seulement ils apportaient de nouvelles connaissances militaires, mais tous les domaines de la vie étaient
concernés (arts, architecture, construction navale…) et nombreux furent ceux qui s’allièrent aux chefs de tribus locales.
Sonton était un garçon énergique et il gagna rapidement la confiance de la population. A 15 ans une approbation générale lui confia la charge de seigneur du château d’Urasoe et vers 22 ans,
il conduisit une révolte populaire contre Riyu, un serviteur assassin du 24ème roi de la dynastie de Tenson, à la suite de quoi on lui proposa de devenir roi, il accepta et prit le nom de Shunten.
Sa dynastie dura trois générations.
Vers 1238, son fils Shumba Junki prit sa succession pour 11 ans, après avoir rénové le vieux Gusuku de Shuri, il en fit sa résidence. Il introduisit aussi le nouveau système phonétique japonais des
hiragana remplaçant ainsi le vieux système de l’écriture chinoise apporté par les lettrés japonais au 7ème siècle. Durant la cinquième année de son règne, une jonque chinoise fit naufrage sur le
récif corallien entourant Okinawa. Un ecclésiastique chinois présent à bord de l’embarcation fit une peinture sommaire de cet événement. L’observation de ce dessin nous révèle que les Okinawaïens
de cette époque utilisaient des sabani (embarcations semblables à des sampans) comme canots de guerre. Chacun était orné d'un bouclier carré à l’étrave protégeant un archer et était manœuvré par
des pagayeurs utilisant des rames semblables aux eku qui servent encore dans les danses. Derrière les archers, des personnages portent des armes de métal dans la main droite. Ce tableau apporte des
preuves quant à l'évolution et l'organisation des arts militaires de cette époque. Mais il est aussi important de noter que, sans doute à cause de leur départ précipité et leur relative confiance
concernant l’équipage de la jonque, les membres des canots ne portent aucune armure.
L'année 1248, vit l'accession au trône de Gihon, âgé de 44 ans, fils aîné de Shunba Junki. Les nombreuses calamités survenues au cours de son règne entraînèrent son abdication en faveur du régent
Eiso. Ce nouveau seigneur, qui se disait être un descendant direct de la dynastie Tenson, assura la régence du royaume de 1255 à 1260, puis de 1260 à 1299, il gouverna en tant que roi. Eiso fit
rénover le château de Urasoe et étendit la souveraineté d’Okinawa en recevant le tribut des îles de Kerama, Kume et Iheya, ainsi que de Amami dans le Nord de Ryûkyû. Dans sa province, il établit un
système de taxation en grains, vêtements et armes. Il réorganisa aussi le système de distribution des terres et fit construire de nombreux d’entrepôts de grains et d’armes. En 1267, il fit bâtir un
bureau administratif dans le village portuaire de Tomari destiné à la gestion des nouveaux fiefs.
En 1272, Kubilaï Khan (petit-fils de Gengis Khan) envoya un message au roi Eiso, lui ordonnant de se soumettre et de lui envoyer des hommes et des armes pour son projet d’invasion du Japon en
passant par la Corée (ce qui indique que les arts guerriers étaient déjà bien développés à Okinawa à cette époque). Eiso refusa mais quatre ans plus tard les Mongols envoyèrent de nouveaux
émissaires. Une fois encore leur demande resta sans réponse. En représailles les soldats du Khan assaillirent l’île. Les agresseurs furent repoussés mais firent 130 prisonniers.
L’arrivée au pouvoir de Eiso permet de concilier les systèmes de généalogies chinoise et japonaise. Gihon abdiqua suite à des catastrophes naturelles comme le veut la tradition de l’Empire du
Milieu pour un descendant de la famille royale d’origine, ce qui est en accord avec le principe nippon. Eiso régna jusqu’en 1299, à la tête du royaume suivirent son fils Taisei, son petit-fils Eiji
en 1309, son arrière-petit-fils Tamagusuku en 1314.Ce dernier avait 19 ans quand il accéda au trône mais son incapacité à conserver l’unité du royaume entraîna la division de l’île en trois
provinces : Hokuzan au Nord, Chûzan au Centre et Nanzan au Sud, entraînant des guerres civiles.
Tamagusuku garda le contrôle du royaume de Chûzan jusqu’à sa mort en 1336. Il fut remplacé par le jeune Sei-i, qui n’avait que dix ans quand il accéda au trône. En fait les affaires du pays étaient
conduites par sa mère, celle-ci abusa de son pouvoir et finit par rendre son fils impopulaire. A la mort de Sei-i, Satto, le précédent gouverneur du district d’Urasoe accéda au trône en 1350. Le
demi- siècle de règne de ce dernier est primordial pour le développement de tout Okinawa, car c’est au cours de celui-ci que le royaume de Chûzan, bien que gardant ses contacts avec le Japon,
devint un état tributaire de la Chine, établissant un lucratif commerce triangulaire qui devait durer plus de cinq cents ans.
En 1374, le propre frère de Satto, Taïki, fut envoyé en Chine avec des cadeaux venant de la production locale ainsi que d’autres présents n’étant pas originaires d’Okinawa. Ceci est une indication
supplémentaire des bonnes relations commerciales existantes avec des pays comme le Japon ou le Sud-Est asiatique. Ces dons étaient destinés à prouver l’empressement d'accepter la souveraineté de
l’empereur chinois. Pendant leur séjour, toutes les dépenses faites par les Okinawaïens furent payées par la cour. A son retour en 1374, Taïki était accompagné par un haut dignitaire chinois qui
apportait avec lui des cadeaux en tissus, livres, poteries… et le plus important, un sceau conférant l’investiture au roi de Chûzan, ainsi que des documents lui permettant de commercer dans la
région.
Ce fut le début des missions tributaires.
Un autre événement important pour le développement d’Okinawa se produisit en 1393. Sous l’autorité directe de l’empereur Míng une communauté de chinois s’établit dans le village de Kume, sur l'île
de Kuninda, séparée de Naha et du reste d'Okinawa par un étroit bras de mer. Cette communauté comportait des artisans amenant avec eux de nouvelles techniques de constructions navales et
administratives. La tradition lui donne le nom des " 36 familles", mais ce chiffre n’est que symbolique. C’est à partir de ce moment précis que Chûzan put construire ses propres navires de
commerce et couvrir toute la région.
Après la mort de Satto en 1395, son fils Bunei prit sa succession et devint l’intermédiaire privilégié entre la Chine et le Japon, étendant le commerce à toute l’Asie du Sud-Est et à la Corée au
Nord-Est. C'est aussi sous son autorité qu'il fut construit un nouveau pavillon de réception (Tenshi-kan) pour les missionaires venus de Chine et de nouveaux dépôts à Naha. Malheureusement, sa
propension à plus écouter les mauvais conseils plutôt que les bons lui valut l’inimitié de son peuple. A cette époque, le nombre de japonais sur l’île commença à augmenter.
Des relations officielles furent établies avec les Shôgun Ashikaga en 1403. Cette même année fut achevée la rédaction de la première histoire écrite de la royauté de Chûzan.
Dans le même temps, Hashi, Aji (seigneur) du château de Sashiki prit de l’importance, en 1402 il attaqua et vainquit sans trop de difficultés son puissant voisin, le seigneur de Yaesu. En 1407, il
déposa le roi de Chûzan, Bunei, lors d’un coup d’état et pour ne pas heurter les traditions de succession des Chinois, il installa son père sur le trône qui tomba malade et mourut en 1421. Il lui
succéda, fondant la première dynastie Shô. Hashi s’empara du vieux château de Shuri, puis soumit le roi Haniji et le peuple de Hokuzan en prenant le château de Nakijin en 1416. En 1422, Hashi
désigna son frère pour assurer la sécurité dans la province de Hokuzan et assurer sa suprématie dans cette province.
Après plus de cent ans d’une sanglante guerre civile, il réunifia l’île d’Okinawa en soumettant la province de Nanzan en 1429.
© Lionel Lebigot 2008